Como, Garda et Georges : chronique d’une hallebarde annoncée

Depuis deux jours, on a laissé derrière nous le charme de Milan pour explorer la Suisse, et je dois avouer que je ne regrette pas cette décision une seule seconde.

Jusqu’à présent, je croyais que rien ne pouvait surpasser la splendeur majestueuse du Canada, mais je me trompais : la Suisse se dessine devant nous comme un pays de contes de fées, un véritable paradis.

Les montagnes imposantes se reflètent dans des lacs cristallins, des sources jaillissent des rochers, et l’air est si pur qu’il semble purifier l’âme.

Sur les prairies verdoyantes, les fleurs alpines répandent leurs couleurs, tandis que les vaches paissent dans un décor idyllique.

La propreté impeccable, le respect strict des règles et le haut niveau de civilisation font de chaque recoin une expérience inoubliable.

Nous avons fini par visiter la Suisse parce que Georges n’est pas du genre à ramener un aimant pour le frigo en guise de souvenir. Non. Il veut une hallebarde. 🙄 Quand je lui ai demandé pourquoi, il m’a simplement répondu : « C’est pour le feng shui. L’énergie chi circule mieux lorsqu’elle est un peu intimidée. » Et nous voilà bien loin de notre itinéraire italien, en route pour Sempach, où nous allons dénicher ce fameux… sabre. Pardon, cette hallebarde.

Nous nous sommes levés aux aurores (du moins selon Georges, qui considère que tout réveil avant 9 heures du matin est une forme de torture médiévale) et nous nous sommes mis en route, café à la main et GPS réglé sur « boutique de souvenirs pour chevaliers à la retraite ». La route fut un véritable régal : des routes sinueuses, des tunnels qui semblaient nous téléporter d’une vallée à l’autre et des montagnes qui s’élevaient majestueusement de chaque côté, comme des spectateurs silencieux assistant à notre spectacle routier.

Bellinzone : parce qu’un seul château ne suffit pas

Nous n’avions pas prévu de visiter Bellinzone. Elle ne figurait ni sur mon itinéraire, ni sur ma carte, ni même dans ma vague esquisse mentale des « endroits qui semblent vaguement italiens et où l’on mange bien ». Mais Georges s’est mis en tête que nous devions voir un château. Et pas n’importe lequel, mais un château « imposant », avec des tours, une histoire et, idéalement, une boutique de souvenirs vendant des armes médiévales. C’est ainsi que nous nous sommes mis en route.

Bellinzone abrite trois châteaux : Castelgrande, Montebello et Sasso Corbaro, chacun perché à une altitude différente, comme une rivalité fraternelle médiévale figée dans la pierre. Ensemble, ils constituent le seul exemple de complexe militaire médiéval dans les Alpes et sont inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2000.

  • Castelgrande est le plus ancien et le plus central, construit au sommet d’un éperon rocheux fortifié depuis l’époque romaine. Il abritait autrefois une garnison romaine capable de repousser 900 soldats alémaniques avec seulement quelques centaines de défenseurs. Aujourd’hui, il offre une vue Impressionnante et un ascenseur qui monte et descend la colline en douceur et sans bruit, car rien ne dit mieux « ancienne forteresse » que l’accessibilité moderne.
  • Montebello, construit par la famille Rusca au XIIIe siècle, est situé plus en hauteur et était autrefois une résidence noble. C’est un exemple typique de l’architecture médiévale à plusieurs niveaux, avec des cours intérieures, des tours fortifiées et même une chapelle dédiée à Saint Martin. Il abrite aujourd’hui le Museo Civico, où Georges a passé un temps étrangement long devant les expositions archéologiques, sans doute à la recherche de croquis de hallebardes.
  • Sasso Corbaro, le plus petit mais lehaut des trois châteaux, a été construit en seulement six mois en 1479 par la famille Sforza. Il n’est pas relié aux deux autres châteaux, ce qui lui donne l’air d’un frère introverti qui aurait déménagé au sommet de la colline pour avoir plus d’espace. Il abrite aujourd’hui des expositions d’art et de culture populaire et offre une vue panoramique qui vaut largement la montée.

Chaque château a sa propre personnalité, ses particularités et son histoire. Et même si nous ne sommes pas repartis avec une hallebarde grandeur nature, nous avons pu apprécier davantage l’ingénierie médiévale et ramener une bouteille de vin local.

🏞️ Le lac de Côme – romantique, photogénique et un peu trop parfait pour être vrai

En nous approchant du lac de Côme, le paysage devenait de plus en plus pittoresque. Les maisons aux couleurs pastel perchées sur les collines, les cyprès qui se balançaient langoureusement dans la brise et les reflets du lac entre les branches des oliviers nous ont incités à baisser le volume de la musique et à contempler le paysage en silence. C’était trop beau pour commenter.

Même Georges était silencieux. Mais seulement pendant trois minutes. C’est à ce moment-là que je l’ai surpris en train de contempler les montagnes avec une expression quasi rêveuse. Puis il a recommencé, comme d’habitude, à nous parler de la Suisse. Avec le maximum de détails. Du système de recyclage par couleurs à la manière dont on vote par correspondance dans les cantons. Georges est fan de la Suisse depuis des années et, s’il n’en tenait qu’à lui, nous aurions déménagé depuis longtemps dans un village au nom imprononçable, où tout le monde a des montres précises et des hallebardes décoratives accrochées au mur.

On s’est arrêtés à Bellagio, la perle du lac, et on est montés dans un bateau pour faire une balade sur l’eau. Le lac de Côme est comme un miroir tendu entre les montagnes, et depuis le bateau, tout semble différent : les villas élégantes qui semblent tout droit sorties d’un film, les jardins luxuriants, les petits ports où les bateaux se balancent paresseusement. Nous avons flotté doucement, le soleil devant nous et le vent dans les cheveux, et pendant un instant, nous avons tout oublié. Même les hallebardes. 😀

Après notre balade sur le lac, avec le soleil et la brise qui nous faisaient nous sentir comme des stars dans un film italien d’époque, la réalité nous a rattrapés : nous avions faim. Et soif. Et envie de quelque chose de bon. Nous nous sommes donc arrêtés dans un bistrot chic, avec vue sur le lac, mais avec des prix… à couper le souffle.

Nous avons ouvert le menu avec enthousiasme et l’avons refermé le cœur battant. Une bouteille d’eau plate coûtait autant qu’une bouteille de vin chez nous, et une portion de pâtes semblait inclure le loyer du cuisinier. Mais nous étions trop affamés pour faire demi-tour. Nous nous sommes consolés en pensant que nous mangions avec le paysage en prime et que les assiettes étaient probablement artisanales, façonnées par un artiste local ayant étudié à Florence.

Georges, avec son style inimitable, a poussé un soupir théâtral, a regardé le menu et a déclaré : « C’est cher, mais au moins, on n’aura pas à vendre la voiture. Juste une roue. Et peut-être un rein, si on prend le dessert. » 😀

Après avoir apaisé notre faim, notre soif et notre portefeuille (qui maintenant faisait des bruits de criquet), nous sommes remontés dans la voiture et avons pris la direction de Lucerne.

🕰️ Lucerne: entres les ponts médiévaux, les lacs bleus et les leçons d’histoire de Georges

La route était un vrai régal : des serpentines, des tunnels impeccables (on est en Suisse, après tout) et des paysages qui semblaient avoir été peints par un artiste obsédé par l’ordre et la symétrie. À mesure que nous nous approchions de Lucerne, les montagnes devenaient de plus en plus spectaculaires et les lacs plus bleus que le fond d’écran de Windows XP. Georges a bien sûr recommencé ses cours de géographie suisse, nous expliquant que Lucerne est la « porte des Alpes » et qu’on y parle allemand, mais avec un accent de vacances.

Pour la rubrique « Le saviez-vous ? »

Lucerne abrite l’un des plus anciens ponts en bois d’Europe, le Kapellbrücke, construit au XIVe siècle. Qu’est-ce qui le rend si spécial ? Outre son charme rustique, il est decoré de peintures anciennes illustrant des moments de l’histoire de la ville, une sorte d’Instagram médiéval.

– La ville possède une tour horloge, la Zytturm, qui, par caprice médiéval, sonne l’heure une minute avant toutes les autres horloges de la ville. Pourquoi ? Parce qu’elle le peut. C’est un petit détail qui en dit long sur l’esprit suisse : la précision, mais aussi une touche de personnalité.

– Et, petit bonus pour Georges : Lucerne possède un musée dédié aux moyens de transport qui comprend également… des armes historiques. Coïncidence ? Je ne pense pas. 🙂

Pour un touriste, Lucerne peut sembler une ville d’un autre monde: on n’y voit pas d’ordures, on n’entend pas de klaxons et les trains partent à la seconde près. Mais tout cela a un prix. Littéralement. Un café peut coûter aussi cher qu’un repas dans un autre pays, mais au moins, on le boit en admirant le lac et les cygnes.

⚔️ Sempach :entre les batailles glorieuses et un shopping médiéval avec Georges

Sempachoccupe une place particulière dans l’histoire de la Suisse, et l’abondance de hallebardes dans la région n’est pas un hasard. La ville est célèbre pour la bataille de Sempach, qui a eu lieu en 1386 entre la Confédération suisse et l’armée des Habsbourg. Cette confrontation est considérée comme un moment clé dans la lutte des Suisses pour leur indépendance.

La hallebarde, une arme typique du Moyen Âge, est devenue le symbole de cette bataille. La légende raconte notamment qu’un paysan suisse nommé Arnold von Winkelried se serait sacrifié pendant la bataille en se jetant sur les lances ennemies pour ouvrir une brèche dans les rangs des Habsbourg – un geste héroïque qui est resté profondément gravé dans la mémoire collective suisse.

Aujourd’hui, à Sempach, la hallebarde n’est pas seulement présente dans les musées et les souvenirs, mais aussi comme symbole de l’identité locale. Il existe des magasins spécialisés dans les répliques historiques, des défilés commémoratifs et même des expositions consacrées aux armes médiévales, qui reflètent tous la fierté de ce moment historique.

Alors oui, si vous voulez une hallebarde, Sempach est l’endroit idéal 😉 – une sorte de Disneyland pour les passionnés d’histoire médiévale.

Après avoir flâné un peu à Lucerne, les yeux grands ouverts et le portefeuille vide, nous nous sommes souvenus de notre mission historique. Au sens propre. La hallebarde de Georges. Nous avons donc repris la route et parcouru environ 15 kilomètres jusqu’au magasin tant convoité, dans l’espoir vain qu’il soit fermé. Ou que le propriétaire soit en vacances. Ou qu’il avait fait faillite. Ou qu’il avait été transformé en pâtisserie. Ma foi, ce n’était pas le cas. Le propriétaire était là, fidèle à son poste, le sourire aux lèvres et les étagères remplies d’objets qui auraient fait pleurer de joie n’importe quel chevalier médiéval.

Wirtschaft zur Schlacht, Sempach

Nous avons fait le tour du magasin comme des enfants dans un musée interactif, sauf qu’ici, tout était à vendre.

Georges examinait chaque pièce avec un sérieux digne d’un archéologue : « Celle-ci est trop décorative. Cette autreme semble fragile. Celle-là a une poignée trop moderne. » Après environ 40 minutes de délibérations intenses, il a fait son choix. Une hallebarde à l’aspect sobre, mais avec de la personnalité. Comme lui.

Vint ensuite, bien sûr, la question cruciale : « Comment vais-je la transporter en avion ? » Car, même s’il s’agit d’un «gadget médiéval», c’est tout de même un morceau de métal pointu. Et ça ne rentre pas vraiment dans un bagage à main, à moins que tu ne veuilles être arrêté au contrôle de sécurité et finir à la une des journaux. Finalement, après avoir révisé toutes les options de transport, il a décidé de la laisser là-bas. Peut-être que quelqu’un d’autre l’achètera. Il a estimé que c’était plus sûr. Pour nous. Pour le personnel de sécurité. Et pour notre réputation internationale. 😀

Inutile de mentionner le montant total de cette aventure, car cela n’a guère d’importance. Disons simplement que même si la hallebarde avait été en or massif, cela aurait coûté moins cher de la faire venir par une calèche tirée par des élans. Ce qui est sûr, c’est que maintenant, dans la collection de Georges – qui comprend déjà des baïonnettes, des pistolets, des casques suisses provenant de je ne sais quelles guerres ou de je ne sais quels siècles – trône cette hallebarde à la fois absurde et magnifique. Avec son manche laqué et sa pointe acérée, elle est fièrement accrochée au mur, entre un casque de hussard et une épée de parade.

Je songe sérieusement à m’en servir un jour pour découper la viande. J’aimerais au moins qu’elle serve à quelque chose. Ou qui sait, peut-être que Georges l’emportera avec lui lorsqu’il se promènera dans notre coin, pour « inspirer le respect » lorsqu’il ira sortir les poubelles.

En fin de journée, nous sommes rentrés sagement à Milan. Non seulement parce que nous avions déjà payé la réservation à l’hôtel et que nous ne voulions pas nous embêter avec la politique d’annulation, mais aussi parce que… franchement, nous n’avions pas les moyens de rester en Suisse. Là-bas, on a l’impression qu’il faut être au moins millionnaire pour passer quelques jours sans devoir vendre un rein.

C’est beau, propre, civilisé, mais notre portefeuille a poussé un soupir de soulagement lorsque nous avons repassé la frontière. Georges, avec son enthousiasme de guide touristique bénévole, nous a promis de nous emmener un jour à Berne. « Vous verrez comme c’est beau là-bas ! », a-t-il dit, les yeux brillants de projets.

J’ai souri poliment, mais dans ma tête, j’étais déjà en train de planifier comment nous allions acheter de quoi manger à Milan et l’emporter à Berne, car sans cela, nous ne pourrions même pas nous offrir un bol de soupe en Suisse. Puisque nous quittions Milan, autant partir avec des provisions. La Suisse est magnifique, bien sûr, mais notre portefeuille se remettait à peine de l’achat de la hallebarde de Georges.


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